Depuis 2009, RADO réunit neuf artistes (Fanny Béguery, Madeleine Bernardin Sabri,Florian Fouché, Adrien Malcor, Anaïs Masson, Marie Preston, Maxence Rifflet, Claire Tenu et Antoine Yoseph) aux pratiques diverses, de la photographie à la sculpture,

en passant par la vidéo et le dessin. Tous partagent un intérêt pour les formes et les conditions d’une pratique collective de l’art, parallèlement à l’activité qui structure leurs recherches personnelles.

 

En juin 2011, l’association Peuple et Culture Corrèze a proposé à RADO une résidence longue dans le pays de Tulle, dans la suite des résidences de Marc Pataut (Sortir la tête, 2001), Patrick Faigenbaum (Tulle, 2007) et Ahlam Shibli (Trauma, 2010).

Le projet a d’emblée fait l’objet d’une Commande publique du Centre national des arts plastiques. Ce qui ne se voit pas est la troisième exposition du groupe RADO.

 

RADO est un sigle à signification variable : il peut s’adapter aux circonstances comme aux désirs de ceux qui associent leurs noms sous ces quatre lettres. Cette mobilité, sinon ce flottement, rappelle celle des “troncs de bois reliés de manière assez lâche” évoqués par Fernand Deligny pour décrire la figure du radeau. Nous y reconnaissons l’image la plus juste pour dire l’en-commun d’une activité menée à plusieurs :

“Un radeau, vous savez comment c’est fait : il y a des troncs de bois reliés entre eux de manière assez lâche, si bien que lorsque s’abattent les montagnes d’eau, l’eau passe à travers les troncs écartés. […] Nous ne maintenons que ce qui du projet nous relie. Vous voyez par là l’importance primordiale des liens et du mode d’attache, et de la distance même que les troncs peuvent prendre entre eux. Il faut que le lien soit suffisamment lâche et qu’il ne lâche pas.”

Fernand Deligny, Le Croire et le Craindre, Stock, 1978 ; repris dans OEuvres (L’Arachnéen, 2007, p. 1127)

CE QUI NE SE VOIT PAS
Une double exposition du groupe RADO à l'église Saint-Pierre de Tulle et au Centre international d'art et du paysage de Vassivière,

2014

« En 2011, par la voix de Manée Teyssandier, l’association Peuple et Culture Corrèze nous invitait à nous intéresser “au présent et au futur” du pays de Tulle, en privilégiant les occasions de travailler avec les habitants. Si nous avons accepté cette invitation avec enthousiasme, c’est parce qu’elle émanait d’une situation d’exception : celle produite par l’action longue d’une association d’éducation populaire qui s’est tournée vers l’art pour continuer à chercher ce qui d’un territoire n’avait pas été vu.

Nous avons choisi d’aborder le territoire par ses réseaux techniques, par sa vie organique en somme, qui est de plus en plus objet de luttes et de débats. Il y avait là un défi documentaire : comment avec de la vidéo, du dessin, des photographies, des sculptures, révéler des réalités cachées, ou mal regardées, tout en indiquant des réserves d’invisible ?

De ces questions et des enquêtes que nous avons conduites se sont dégagées plusieurs situations. Chacune engage une modalité du collectif, entre artistes du groupe, avec des travailleurs, des écoliers ou des militants du territoire ; chacune porte aussi une réserve d’invisible. Car tout ce qui ne se voit pas n’est pas invisible de la même façon. »

RADO, avril 2014.

 

Enfantillages outillés

Fanny Béguery et Adrien Malcor ont mis en place un atelier mobile avec des élèves de trois écoles primaires situées de part et d’autre de la Dordogne. Ils ont donné aux enfants des outils artistiques, ceux du dessin, de la photographie et de la gravure, pour qu’ils imaginent ou réinventent le fonctionnement des machines qui les entourent, des objets domestiques aux grandes installations hydroélectriques tapies dans leur voisinage.

 

Forêt-machine

Madeleine Bernardin Sabri a enquêté sur la gestion sylvicole du plateau de Millevaches. Photographe, elle a pris le temps de lire le paysage et a assisté à des coupes rases ; elle a rencontré ceux qui activent des réseaux de chaleur locaux et évitent de faire appel aux entreprises qui exploitent la forêt comme d’autres prélèvent du pétrole. Elle a participé à la réalisation d’un Rapport sur l’état de nos forêts et leurs devenirs possibles conçu par des habitants, et a peint deux cartes sur verre en cherchant la juste traduction des différences d’échelle vertigineuses entre exploitation locale et gestion industrielle du bois.

 

Ouvriers des réseaux

Maxence Rifflet et Antoine Yoseph ont filmé des ouvriers d’un centre de tri des déchets près d’Argentat. Ils ont saisi l’occasion rare (permise par la détermination d’un élu) de filmer le travail, tel qu’il a lieu. Ils ont cherché à rendre compte – sans commentaire, par le montage, au plus près des corps – des gestes d’une dizaine d’hommes et de femmes qui trient des

"déchets propres". Parallèlement, ils ont photographié l’activité de ceux qui enfouissent des câbles en forêt, élaguent des pins près de lignes à haute tension, inspectent des canalisations d’eau de pluie, veillent au fonctionnement d’une micro-centrale…

 

Autonomie

Marie Preston a mené une série d’entretiens filmés avec des personnes installées en Corrèze, sou­cieuses de vivre à l’écart des réseaux centralisés, sans dépense énergétique superflue, proches de la nature. Quelles inventions, quels modes de vie, quelles contradictions suscite ce désir d’"auto­nomie" ? Elle a réalisé deux films : le premier mêle les portraits de deux hommes de générations différentes qui prônent la cohérence et de manière plus dissensuelle la sobriété et l’apport du collectif ; le second,

plus court, se concentre sur une maison faite d’arbres coupés au lendemain d’une tempête.

 

L’air de l’accordéon

Claire Tenu et Fanny Béguery proposent une divagation sonore et visuelle, suscitée par la pré­sence de la fabrique d’accordéons Maugein à Tulle et leur intérêt pour l’instrument. À partir d’une analogie avec l’appareil photographique, et d’un jeu sur l’air, entendu comme mélodie et comme souffle, elles présentent trois oeuvres qui correspondent à trois temps du projet : un montage audiovisuel fait de photographies, de lectures, d’entretiens, d’études filmées et de musique ; un petit lamellophone ; et une installation imaginée pour le phare de Vassivière.

 

La plate-forme multimodale

Florian Fouché, Adrien Malcor et Antoine Yoseph se sont concentrés sur le quartier de la gare de Tulle, récemment devenu ce que le jargon urbanistique appelle une "plate-forme multimodale" : une zone d’échanges entre les différents réseaux et moyens de transport. En 2011, le monument au sergent Charles Lovy, pauvre héros tulliste des guerres coloniales tué en 1903 dans le Sud-Ora­nais, fut réinstallé sur l’ancien square du Souvenir français, au coeur de ce qui est aussi le "quartier des martyrs" du 9

juin 1944. Observant combien une opération de rénovation urbaine peut occul­ter des enjeux mémoriels, les quatre artistes ont transposé ce point clé de Tulle sur une scène d’images et d’objets qui ménage une place au citoyen regardeur.

Parallèlement, Florian Fouché propose deux oeuvres : Lumières pendues, un ensemble de photographies réalisé en mémoire des hommes pendus par les nazis dans les rues de la ville ; et un objet photographique qui dialogue avec l’extraordinaire contre-monument d’Antoine Paucard, Le franc-tireur 1870-1944, situé dans un bois près de Saint-Salvadour.

 

Les expositions seront aussi différentes que les deux lieux qui les accueillent : une église déconsa­crée et un centre d’art aqueduc orienté vers un barrage.

RADO, mai 2014

 

La résidence du groupe RADO dans le pays de Tulle a été initiée et portée par Peuple et Culture Corrèze. Le projet a fait l’objet d’une Commande publique du Centre national des arts plastiques. Projet réalisé avec le concours du ministère de la Culture et de la Communication (Direction régionale des Affaires culturelles du Limousin), de la Ville de Tulle, du Conseil régional du Limousin, de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, de la Caisse des dépôts et consignations, et de l'ONACVG.